Le Carniste

Dialogues désargumentés avec des mangeurs de carottes.

Dialogue #1 : Le végétarisme est une mode !


L’autre jour, alors que j’étais attablé à la terrasse d’un restaurant, essayant de me décider quoi commander, le serveur arriva prendre la commande de la table voisine. Un couple de trentenaires qui semblaient mieux décidés que moi passèrent commande. Je tendis l’oreille, comme on le fait souvent, pour m’inspirer de leur choix. Grave erreur ! Vous l’avez deviné : des renifleurs de coquelicots ! L’homme, sans sourciller, lança : « nous allons vous prendre deux burgers végétariens, sans fromage s’il vous plaît. Les deux avec frites et une carafe d’eau. Merci. » Taquin comme je suis, je me décidai à leur parler : « Pardonnez-moi, vous êtes végétariens ? », peu surpris, l’homme me regarda en souriant et me répondit que oui, ajoutant presque avec fierté « et même végétaliens ». Tandis que sa compagne approuvait de la tête : « Vivement que cette mode finisse » répliquai-je.

Lui :
Cette mode ? Que voulez-vous dire ?

Moi :
Le végétarisme, le bio, les animaux qui sont gentils, les hommes qui sont méchants.

Elle :
Eh bien ! Quel prompt agacement !

Moi :
C’est plus fort que moi, tous ces parisiens qui se pensent meilleurs car ils ne mangent pas d’animaux. On était pas autant emmerdé avant, vous-mêmes, je suis sûr que vous êtes végétariens, végétaliens même, depuis peu de temps ?

Lui :
Vous avez raison, pour ma part ça ne fait que deux ans et ma compagne, à peine cinq.

Moi :
Les modes ça m’emmerde, je le dis franchement, surtout quand on nous rabâche les oreilles et qu’on nous dérange au quotidien !

Elle :
Comme je vous entends ! Pendant que vous commandez votre steak sans rien demander à personne, le végétarien de la table voisine vient vous questionner… Ce doit être pénible !

Moi :
Exactement ! Enfin ça ne m’est jamais arrivé, mais je suis sûr que ce n’est pas rare.

Lui :
Et pourquoi pensez-vous que ce soit une mode ? Simplement car vous entendez parler du végétarisme ?

Moi :
Clairement, oui !

Elle :
Cela doit être ennuyeux !

Moi :
Non mais je ne plaisante pas. Pas une seule journée sans que sur facebook je ne doive subir un post sur les animaux, la nature, et même des vidéos avec des cochons qui se font câliner, ou alors, pas plus tard que ce matin des bébés chèvres en pyjama qui sautent et courent sur des bottes de paille ! Sérieusement ?

Elle :
Des images tout à fait horribles ! Je suis heureuse de n’avoir pas les mêmes amis que vous sur facebook !

Moi :
Pareil, on ne peut plus faire un pas dans Paris sans croiser des militants avec des t-shirts oranges « Tous sensibles ! » qui viennent vous emmerder, à l’heure du repas en plus, avec des tracts moralisateurs

Elle :
Ah le t-shirt orange ! Une mode tout à fait terrible, surtout en plein soleil. Voilà bien une raison suffisante d’avoir la sensibilité agacée.

Lui :
Réjouissons-nous, aujourd’hui, les nuages sont de sortie et je ne vois rien d’orange qui pourrait vous troubler.

Moi :
Non mais on est d’accord, c’est bien une mode ? Vous-mêmes, vous vous y êtes mis depuis peu !

Lui :
Puisque vous voulez qu’on en discute, prenez votre chaise, venez à notre table, ce sera plus agréable. Vous avez déjà commandé ?

Je répondis que non, il interpella le serveur. Avec malice : – Un steak frites, à point, sans salade et un coca.

Elle :
Pardonnez-moi, pourriez-vous apporter les trois plats en même temps s’il vous plaît ? Merci.

Lui :
Parfait. Par rapport au fait que le végétarisme soit une mode, je ne suis pas d’accord avec vous mais pour le besoin de notre discussion, peut-être voudriez-vous définir ce qu’est la mode, pour que nous puissions être certains de parler de la même chose ?

Je sentais bien qu’ils essayaient de me piéger et que leur politesse n’était rien d’autre que de l’hypocrisie. Je me consolai à l’idée de dévorer mon steak devant eux ! Je répondis à sa question en disant que la mode est une chose passagère que tout le monde suit sans réfléchir.

Lui :
Bien parlé ! Je me permets de reformuler la chose : la mode est donc une manière de se comporter à un moment donné et, il faut ajouter, propre à un lieu et une culture. Le propre de la mode étant de finir par se démoder. Sommes-nous satisfaits de cette définition ?

Moi :
Tout à fait ! J’ajoute, à mon tour, que la mode est un mouvement et que beaucoup la suivent sans réfléchir. Il faut être stupide et sans personnalité pour suivre une mode.

Elle :
Je n’aurais pas fait meilleur auto-portrait.

Lui :
Voilà qui est bien rude, mais soit ! Donc, selon cette définition de la mode, le végétarisme ne peut pas en être une puisque vous constatez, avec regret apparemment, qu’il est en France, mais, et pardonnez-moi de cette mauvaise nouvelle, nous rencontrons bon nombre de végétariens dans beaucoup de pays et ce sur toute la planète : Etats-unis, Angleterre, Espagne, Russie, au Moyen-Orient, en Inde, bien évidemment…

Moi :
Non, mais faut pas tout mélanger non plus ! En Inde c’est pas une mode mais une religion ! A ce compte, on peut aussi dire que les africains qui meurent de faim sont végétariens car ils ne mangent pas de viande !

Lui :
Pardonnez-moi, c’est une erreur de ma part, j’aurais dû définir également le végétarien, je vois qu’on ne peut vous y prendre !

Elle :
Quelle concentration !

Moi :
Vous êtes prévenus !

Lui :
Alors… Est végétarien celui qui, bien qu’ayant la possibilité de le faire, refuse de manger toute chaire animale. Définition minimale qui convient à tout le monde, je l’espère ?

Moi :
Parfaitement !

Lui :
Nous excluons donc, des végétariens, ces malheureux qui ne peuvent pas se nourrir.

Moi :
Et les Indiens !

Lui :
Pourquoi cela ? Les Hindous, ne sont-ils pas végétariens ?

Moi :
Si, mais pas par mode, par religion ce qui est bien différent.

Lui :
Ils sont donc bien végétariens selon la définition que nous venons de donner et sur laquelle nous sommes tombé d’accord. Il faut donc conclure que le végétarisme n’est pas exclusivement une mode mais aussi une attitude résultant d’une croyance religieuse, n’est-ce pas ?

Moi :
C’est bien ça, oui ! Les indiens croient en la réincarnation et donc ne mangent pas d’animaux dans le cas où un membre de leur famille serait réincarné dans l’animal.

Elle :
Quelles sournoises vaches que d’avoir monter une telle fable pour éviter de se réincarner en cheese-burger ! Les friponnes !

Lui :
J’ai toujours dit qu’elles étaient plus malignes qu’elles ne le laissaient entrevoir !

Elle :
Nous ne parlerons pas de leur refus de toute mise à mort volontaire et du fait qu’ils pronent la non-violence, une mode parfaitement scandaleuse !

Moi :
Je ne m’occupe pas des délires des religieux.

Lui :
Nous perdons notre sujet. Donc, en-dehors d’une certaine religion, tous les autres végétariens suivent une mode, est-ce bien là ce que vous pensez ?

Moi :
Évidemment !

Lui :
Très bien. Alors, vous serez d’accord, le végétarisme ne peut pas être exclusivement une mode du fait qu’il est partout sur la planète puisque nous avons dit que la mode est restreinte à une culture ou un endroit.

Moi :
Je suis d’accord.

Lui :
On peut également se demander si il est lié à un moment précis, ce qui est le propre d’une mode ?

Moi :
Oui, sauf pour les Indiens, sinon évidemment que ce n’est pas une mode car ils le sont depuis toujours.

Elle :
Sacrées vaches !

Moi :
Je parle exclusivement des occidentaux ! Sinon c’est trop facile !

Lui :
Comme vous y allez ! Exclure des millions d’Hindous pour faire tenir votre position debout. Soyons téméraires et oublions cette masse d’incensés alors.

Moi :
Ça me semble nécessaire.

Lui :
Donc, la mode du végétarisme, à l’occidentale, puisque c’est celle-ci qui vous chagrine, existe depuis quelques années et se terminera d’ici quelques temps ?

Elle :
A moins que des poulets inspirés ne nous concoctent, à leur tour, quelque sornette !

Moi :
Ah ça, je l’espère bien que cette mode finira !

Lui :
Si vous avez raison et que le végétarisme est une mode, ôtez-vous le tourment d’espérer et soyez certain. Sa fin fait partie de sa définition.

Moi :
Parfait !

Lui :
Malheureusement, là encore, le végétarisme ne peut pas être une mode puisqu’il se rencontre depuis plus de deux-mille ans.

Moi :
Comment ça ?

Lui :
Par exemple, Pythagore défendait le végétarisme. Il parle de la nourriture carnée comme d’un « meurtre » et même de « crime » dans cette célèbre citation : « Quel crime d’engloutir des entrailles dans ses entrailles, d’engraisser avidement son corps d’un autre corps, et de vivre de la mort d’un être vivant comme nous », mais Empédocle aussi, à la même période, ou encore Plutarque.

Moi :
Non mais sérieusement, l’antiquité ! Pythagore était bon avec les mathématiques, mais en nutrition sûrement pas !

Le serveur interrompit notre conversation au moment où je lui avais cloué le bec ! Peu importe, mon steak était enfin devant moi ! – Bon appétit, lançai-je, moi, ce qui est sûr c’est que je vais me régaler et comme vous pouvez le constater, Pythagore se trompe, je n’ai commis aucun meurtre !

Lui :
Vous en êtes seulement l’heureux commanditaire.

Elle :
C’est ce qu’on appelle un steak grand-mère !

Moi :
Quoi ?

Elle :
Juste une blague hindoue de mauvais goût.

Lui :
Revenons à Pythagore, vous avez raison, moi aussi je doute de ses compétences en nutrition !

Moi :
Il ne savait donc pas de quoi il parlait !

Lui :
En terme de nutrition, il n’en touchait probablement pas une, comme vous diriez, mais il se plaçait d’un point de vue politique et moral. Pas vraiment dans une mode donc.

Moi :
Admettons, mais entre Pythagore et nous, il s’est passé du temps ! On ne peut pas le prendre en compte pour réfuter ce que je dis !

Elle :
Au diable les hindous et les triangles !

Lui :
Vous avez raison ! Beaucoup de temps s’est écoulé mais à toutes les époques des hommes et femmes illustres ont pris la parole en faveur du végétarisme et d’un devoir moral envers les animaux. Ces hommes et femmes ne peuvent pas être taxés de suivre une mode puisqu’ils étaient minoritaires. Cela me permet aussi de répondre à votre accusation de stupidité.

Moi :
Je peux bien admettre que Pythagore n’était pas stupide, mais les autres, de qui parlez-vous ?

Lui :
Je peux vous nommer par exemple Léonard de Vinci qui parlait du corps comme d’une « auberge de morts » et qui jugeait injuste la façon dont nous traitions les autres bêtes et parlant de nous comme « d’un monstre sauvage » ; citons également Thomas More qui écrit dans l’Utopie que dans un monde idéal « personne ne peut se réjouir à la vue du sang et du meurtre » ; mais encore Montaigne qui s’indigne qu’on inflige des souffrances à des bêtes qui ne nous font pas offense, qui libère les animaux sauvages qu’il croise et qui affirme que les natures sanguinaires à l’égard des bêtes « témoignent une propension naturelle à la cruauté » ; nommons également John Locke, philosophe du XVIIe siècle qui pensait qu’il fallait apprendre aux enfants le respect de tous les êtres, comme Rousseau qui insiste sur la pitié que nous éprouvons naturellement à l’égard des êtres sensibles, soulignant, à raison, que nous n’aimons pas voir d’autres êtres souffrir. Bentham, au XVIIIe siècle a une réflexion qui mène vers l’antispécisme, montrant que l’appartenance à une espèce différente ne justifie pas la discrimination.

Lecteur, pardonne-moi mais un morceau de son monologue m’échappa tant il m’ennuyait. Durant quelques instants ma gourmande attention alla se perdre dans le contenu de mon assiette que je terminai à regret. Parfois un nom passait au-delà de mon ennui « Schopenhauer, Lamartine » mais rien d’autre. Je me décidai enfin à l’écouter de nouveau par peur de manquer une idiotie qui aurait pu me servir contre lui.

Darwin également, le compositeur Wagner qui était très impliqué, Victor Hugo qui outre ses combats contre l’injustice sociale, la pauvreté, ou encore la peine de mort, s’impliquait aussi dans la défense des animaux en étant farouchement contre la vivisection ; Louise Michel qui s’indignait autant sur le sort des hommes et animaux victimes de domination ; Tolstoï, grand écrivain russe et végétarien convaincu ; Zola a de belles pages sur les animaux et dit ne pas pouvoir supporter « l’idée qu’une bête souffre » voulant que toutes les nations s’accordent sur « l’amour qu’on doit aux bêtes » afin, dit-il, de « tuer la souffrance, l’abominable souffrance » s’agissant pour lui de « la seule lutte à laquelle il serait sage de s’entêter », je ne vous ennuie pas plus, mais le XXe siècle aussi est plein d’amis des bêtes parmi les penseurs et artistes : Gandhi, Russell, Adorno, Horkheimer, Colette, Yourcenar, végétarienne car ne pouvant pas « digérer l’agonie », Einstein et d’autres, qui n’étaient bien sûr pas tous végétariens, mais la réflexion qu’ils avaient à l’égard des animaux nourrit la pensée du végétarisme.

Moi :
On est d’accord donc ! Ils n’étaient pas tous végétariens donc ça ne sert à rien d’en nommer autant !

Lui :
Je crois que ça permet de montrer au moins deux choses : d’abord que la défense des animaux et l’idée du végétarisme fait partie d’époques très diverses et donc ne tombe pas sous la définition de la mode et secondement, tous ces gens n’étaient pas les plus idiots qu’on pût croiser et avaient une démarche intellectuelle et morale dans leur argumentation à l’égard des autres animaux. On peut donc peut-être évacuer la stupidité des raisons d’être végétariens, ne croyez-vous pas ?

Moi :
Ah mais que ces gens soient intelligents ne veut pas dire qu’ils aient raison sur tout !

Lui :
C’est bien dit ! Je vois que même en train de digérer, vous gardez votre vivacité d’esprit ! Être doué dans un domaine ne dispense pas d’être un imbécile dans un autre. Cependant, permettez-moi de reste humble vis-à-vis d’eux.

Moi :
Vous faites ce qu’il vous plaît, comme moi.

Lui :
Notre repas étant terminé, permettez-moi de résumer.

Moi :
Avec plaisir !

Lui :
Le végétarisme se trouve aujourd’hui en divers endroits de la planète. Il se trouve également à diverses époques. Les raisons de l’être sont diverses. Donc, si nous nous souvenons de notre définition de la mode, le végétarisme n’y entre pas, n’est-ce pas ?

Moi :
Pas trop vite ! Je soutiens toujours que c’est une mode pour se donner bonne conscience, pour se prétendre au-dessus des autres ! Niez-vous que certains deviennent végétariens parce que ça fait bien ?

Lui :
Vous seul jugez que « ça fait bien ». En auriez-vous secrètement envie ?

Moi :
Bon… sérieusement ?

Lui :
Quoi qu’il en soit, je ne peux pas juger des raisons des autres. Et quand bien même certains le deviendraient pour s’enorgueillir de qualités morales, nous ne pouvons pas définir tout le végétarisme à partir de l’attitude d’une poignée d’individus.

Moi :
Et si ce n’est pas une mode, pourquoi on en parle de plus en plus ? Là au moins vous êtes d’accord ?

Lui :
C’est peut-être vous qui y prêtez de plus en plus l’oreille, non ? Mais je l’admets, le nombre de végétariens augmente, mais ça ne signifie pas que ce soit une mode. Peut-être faites-vous une confusion entre une mode et une réflexion qui saisit de plus en plus de monde ?

Devant tant de mauvaise foi j’ai compris qu’il n’était pas utile de continuer. Mon repas était terminé, délicieux d’ailleurs.

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